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Sabrina Grimaldi : « Publishroom réserve 40% aux auteurs »


Du 24 au 27 mars 2017, Paris accueillait le Salon du Livre, porte de Versailles. Avec plus de 150 000 « lecteurs », il demeure un rendez-vous incontournable pour nombre d’auteurs – ils seront plus 3000 cette année – et d’éditeurs. Parmi eux, Publishroom jeune maison d’édition numérique qui bouscule le Landerneau du papier broché et collé. Rencontre avec Sabrina Grimaldi, pour qui la révolution est en marche.   



Derrière Publishroom, plateforme communautaire de services d’édition numérique et d’impression, vous faites un beau pied de nez aux idées reçues : femme entrepreneuse, femme dans le numérique, et surtout esprit d’avant-garde osant parier sur le plus vieux support de communication, le livre, comme socle d’une nouvelle culture numérique ! Exploit ou nouvelle norme ?
Nouvelle norme je crois, on parlera d’exploit quand l’auto édition, et je compte bien que Publishroom en soit un des moteurs, aura imposé à l’édition de refondre, voire refonder son modèle élitiste, opaque, obsolète. Le livre est le plus vieux support de communication et le plus innovant aussi, avec le livre numérique enrichi (la possibilité d’insérer de la vidéo, de l’image, des liens et le livre avec de la réalité augmentée qui existe déjà, et bientôt le livre à réalité virtuelle où le lecteur pourra se transporter dans l’univers de l’ouvrage, en totale immersion. Dans l’édition, le numérique n’en est qu’à ses balbutiements, mais la révolution a commencé.

Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots le principe et la raison d’être de Publishroom ? Comment fonctionne votre communauté ?
Publishroom a été créée sur un constat : l’édition traditionnelle ne joue plus son rôle de découvreur et de passeur, et rejette trop facilement l’auteur inconnu ou qui n’entre pas dans les cases rigides de l’édition. Publishroom est fondé sur un principe simple : la personne la plus importante dans la chaîne du livre est l’auteur, alors que dans l’édition traditionnelle c’est le libraire. Publishroom permet aux auteurs de publier leur livre avec le même professionnalisme que l’édition traditionnelle (et bien des fois mieux que certains éditeurs), de les diffuser et les faire connaître en s’appuyant sur les lecteurs et les libraires, en leur laissant l’intégralité de leurs droits et en leur reversant 40% des revenus générés par la vente de leur ouvrage.
Notre communauté est une communauté d’auteurs qui se connaissent et échangent, et de lecteurs qui apprécient nos livres et jouent le jeu de la découverte de nouveaux auteurs. Aujourd’hui les critiques littéraires ne sont plus prescripteurs, les libraires le sont de moins en moins ; ce sont les lecteurs et les lecteurs-influenceurs (booktubers, bloggeurs littéraires…) qui sont les nouveaux prescripteurs du livre. Nous nous appuyons sur eux pour faire connaître les livres de nos auteurs.

Qu’est-ce qui vous a décidée à créer votre propre entreprise ?
Je suis une inadaptée du salariat. Je ne supporte pas la hiérarchie, les logiques d’entreprise qui favorisent souvent les plus médiocres parce que ce sont ceux qui posent le moins de problèmes et de questions, les stratégies à court-terme, le copinage. Un de mes patrons, directeur de la publication d’un grand journal, me disait, à chaque fois que je rentrais dans son bureau, d’un air las : « Ah Sabrina ! C’est quoi encore votre nouvelle idée aujourd’hui ? Il fallait bien que je me décide à en suivre une jusqu’au bout.

Monter une start-up aujourd’hui, c’est « facile » en théorie, mais combien d’audaces mort-nées pour quelques entreprises couronnées ! Avez-vous été soutenue ou freinée au contraire ?
J’ai été soutenue même si ça a été long et compliqué. Les fondateurs de l’entreprise avec moi : Jean-Pierre Gérault, Léopold Châtillon et Gérard Noël ont été des soutiens formidables. Ils m’ont apporté leur compétence, ouvert leur carnet d’adresse et sont présents au quotidien. Jean-Pierre est directeur général de la société et travaille avec moi au développement de Publishroom.

Le terme « start up », instinctivement, vous évoque quoi aujourd’hui ?
Souplesse, créativité, réactivité… et financement, parce que le concept fait rêver les investisseurs. La notion de start-up n’est ni liée à la taille, ni au domaine d’activité de l’entreprise mais bien à sa capacité à changer de modèle économique, à chercher de nouveaux marchés, à remettre en question le modèle établi.

La « Data » est au cœur de votre business modèle. Pourtant, on n’a pas encore d’outils capables d’organiser, classer et fructifier la masse d’informations qui se tasse chaque jour plus dans des archives web aux allures d’oubliettes. Comptez-vous sur la maîtrise prédite du Big Data pour assurer à vos auteurs un succès durable ?
Oui la data est au cœur du livre numérique, qui renferme beaucoup de données avec ce qu’on nomme les métadonnées, fiche d’identité numérique de chaque livre, et plus largement l’ensemble du contenu d’un livre susceptible d’être indexé ; si on y ajoute le comportement du lecteur, le livre dans l’univers numérique est une source d’informations prodigieuse. En effet le big data est un sujet pour nous mais pour le moment, je m’appuie plus spécifiquement sur le référencement via les mots clés, l’indexation de contenus, les liens externes pour permettre à nos auteurs de trouver leur public.

Pensez-vous que tout écrit soit digne d’être publié ? Avez-vous déjà refusé des auteurs ?
Non tout écrit n’est pas digne d’être publié et oui je refuse des auteurs régulièrement. Tout écrit qui contient des idées que nous réprouvons, susceptibles de tomber sous le coup de la loi sont écartés ; ainsi que ceux trop déstructurés ou trop mal écrits. Mais j’avoue que nous avons de la chance car les manuscrits qui nous parviennent sont de bonne qualité, et certains sont exceptionnels.

Quel est votre degré d’intervention sur les livres de vos auteurs ?
Cela dépend de l’auteur et du livre. Paradoxalement, nous sommes peut-être plus interventionnistes sur les très bons livres car j’ai la tentation d’en gommer les petites imperfections. Mais tous nos livres ont une révision de copie, nous rectifions les problèmes de concordance de temps, corrigeons les fautes d’orthographe et de grammaire, chassons les répétitions et les incohérences, vérifions les données (historiques, noms propres…)

Vos auteurs parviennent-ils à vivre de leur plume ?
Non mais cela est presque improbable, y compris dans l’édition traditionnelle ; bien entendu, cela dépend de leurs besoins, certains de nos auteurs auront un complément régulier et non négligeable de revenu au 3e ou 4e livre publié. Il est difficile de « vivre » de sa plume avec un seul ouvrage.

L’auto-édition se développe rapidement : le bilan 2017 est très encourageant. Ne craignez-vous pas que la concurrence éparpille votre communauté ?
Je ne suis pas craintive de nature. L’équipe de Publishroom est jeune et très dynamique et nous sommes en constante réflexion pour améliorer nos offres et nos services afin d’anticiper les besoins de nos auteurs et de nos lecteurs.

Pour autant, le succès des livres digitaux aux USA peine à suivre en France. Comment l’analysez-vous ?
Cela est essentiellement dû aux prix pratiqués par les éditeurs. Un livre numérique est à 12€ en moyenne en France, c’est beaucoup trop cher.

L’avenir du livre numérique vous semble-t-il assuré ?
Oui bien sûr parce que ses champs d’application sont infinis (enrichissement, réalité virtuelle…) ; et puis, nous lisons aujourd’hui bien plus sur notre mobile, tablette et ordinateur qu’en « papier ». L’erreur a peut-être été d’accoler livre à numérique car les contenus numériques ont largement supplanté en quantité, en temps de lecture, en nombre de consultation, les contenus sur « papier ».

Les maisons d’édition, à trop privilégier les succès attendus aux perles insolites, ont parfois laissé passer des chefs-d’œuvre. D’où l’évidence Publishroom. Mais le lecteur soucieux de mauvaises surprises, s’il peut reprocher aux maisons d’édition de mal voir, pourrait vous reprocher un aveuglement volontaire. Pouvez-vous lui assurer la qualité des écrits que vous propulsez ?
Tout d’abord, je ne pense pas que les maisons d’édition traditionnelle passent à côté des perles ; elles ne donnent pas leur chance à de bons et très bons livres parce que les auteurs sont inconnus ou ont abordé un sujet qui n’est pas en vogue ou trop confidentiel, parce qu’elles sont dans une logique de « masse », de retour sur investissement, et c’est tout simplement lié à la financiarisation du secteur.
Publishroom assure la qualité formelle des livres (corrigés, mis en page…), quant à leur qualité intrinsèque, liée au style de l’auteur, à l’histoire…, nous laissons le lecteur libre de se faire une opinion. Nos livres numériques sont tous à moins de 5€, il ne prend pas de risque à acheter un de nos livres ; nous faisons lire nos livres à des bloggeurs littéraires, qui ne s’empêchent pas de faire des critiques objectives, y compris mauvaises parfois, que nous relayons comme les bonnes sur nos réseaux ; on peut aussi lire les commentaires des lecteurs sur nos livres sur Amazon ou Fnac.com.
Si vous consultez le classement des meilleures ventes de livres, vous verrez que ce ne sont certainement pas tous des chefs d’œuvre de la littérature ; et j’ai la prétention de dire que beaucoup de nos livres sont bien meilleurs que ceux qui trustent les têtes des ventes et les prix littéraires.

Vous croyez en une nouvelle génération d’écrivains « sociaux », d’auteurs-entrepreneurs. Mais s’il faut savoir se vendre pour réussir dans l’auto-édition, quid des talents incapables de se mettre en avant ?
Nous le faisons à leur place. Je sais quand un auteur ne saura pas se vendre, et nous l’aidons. Nous avons un service de promotion chez Publishroom et nous concevons et mettons en œuvre, pour chaque ouvrage, un plan de promotion adapté.

Un auteur est-il vraiment capable de gérer son image et, surtout, est-ce son rôle ? Un mauvais auteur peut être bon communicant et vice versa !
Oui bien sûr mais un mauvais livre restera un mauvais livre. Nous ne travaillons pas sur l’image de l’auteur mais bien sur le contenu du livre, sa portée, son intérêt et cherchons à toucher le public susceptible d’être intéressé par le livre en question.

Que pensez-vous de la plateforme Wattpad et de l’interaction lecteurs / auteurs pendant l’écriture du roman ? D’autres initiatives néo-littéraires vous ont-elles séduite ?
C’est extrêmement intéressant parce qu’essentiel pour l’auteur, qui a dû mal à savoir s’il va dans la bonne direction, si son écriture plaît, s’il a bien campé ses personnages… L’interaction avec le lecteur est essentielle, et certains auteurs ont développé de très belles communautés de lecteurs. Nous avons publié plusieurs auteurs ayant commencé sur Wattpad et leur communauté a été un vrai soutien lors de la sortie du livre ; c’est le cas de Sandrine Rodrigues, dont nous sortons le 3e tome de sa série Rien n’est acquis en mars pour le Salon du Livre de Paris (les deux premiers tomes sont sortis à l’automne 2016).

En parlant d’initiatives, pouvez-vous nous expliquer le principe du livre d’entreprise ?
Les nouvelles technologies disponibles autour du livre numérique, l’importance du contenu dans une stratégie de communication d’entreprise, le développement de l’inbound marketing et l’importance du marketing d’influence sont autant d’éléments qui militent pour le livre d’entreprise nouvelle génération. Aujourd’hui les entreprises communiquent dans tous les sens : réseaux sociaux, sites web, publicité on line… le plus souvent sans réelle stratégie, avec une présence décousue et erratique. Le livre permet de développer un contenu cohérent, dense, de faire connaître son savoir-faire et son savoir-être, ses projets et ses réalisations, le tout sur un support interactif, innovant et qui permet de s’affranchir du référencement payant et naturel, en s’adressant directement à sa cible ou via les librairies en ligne. Ainsi de communiquer sur un mode « expert ».

On constate une baisse des ventes d’ebooks mais une hausse des ventes d’ebooks publiés par des auteurs indépendants. Le format numérique serait-il l’apanage des littératures inclassables ?
Cela est principalement dû à la pratique de prix des éditeurs, mais également vous avez raison à la typologie des auteurs. Le format numérique permet aux lecteurs, pour un prix très raisonnable, de découvrir les auteurs indépendants. Ce ne sont pas des littératures inclassables mais plutôt indépendantes tout comme leurs auteurs ; indépendantes au sens où elles s’affranchissent des modes littéraires (autofiction, exofiction…), des normes stylistiques (bien souvent nous avons le sentiment de lire le même livre) et des déterminismes sociaux (quand l’écrivain germanopratin, édité dans une grande maison, met en scène l’ouvrier au chômage du Nord, ce sont bien souvent les clichés qu’il aligne ; ces écrivains n’ont pas toujours le talent des frères Dardenne).

Peut-on dire que le numérique enrichit le livre ?
Le numérique enrichit le livre au sens propre comme au figuré. Il lui permet de ne plus jamais être indisponible ; quand j’étais étudiante en Lettres à la Sorbonne, j’ai beaucoup souffert de ces ouvrages épuisés, introuvables sauf en bibliothèque, pris d’assaut par les autres étudiants qui travaillaient sur le même sujet que moi. Il lui permet aussi d’être disponible dans le monde entier, téléchargeable en quelques secondes ; sur le continent Africain, le livre numérique sera dans quelques années le moyen privilégié d’accès au livre, parce que tout le monde a un smartphone sur lequel il peut lire des livres numériques alors que le livre papier coûte très cher à transporter, et même à fabriquer.
Le livre numérique est le retour aux sources de l’Internet, un accès universel à la culture.

Vous avez osé avec succès inverser la balance en proposant le support papier comme une offre complémentaire à l’édition numérique ; comme l’affirmation d’un avenir du livre déjà tracé. Comment voyez-vous l’avenir du livre papier ?
Le livre « papier » perdurera bien sûr ; le poche, très peu cher, a encore un bel avenir mais je pense que comme la musique et le cinéma, le livre sera largement dématérialisé, et le « papier » deviendra un support de collectionneur. On continuera à acheter en papier, les ouvrages de son (ses) auteurs(s) préféré(s) mais les livres qu’on lit en vacances pour se détendre, les auteurs qu’on découvre, les livres d’actualité… seront essentiellement lus en numérique. Bien entendu, cela demande aussi une amélioration des supports de lecture numérique ; les écrans sont très bien aujourd’hui pour la vidéo, je les trouve moins conviviaux pour le livre numérique.

Vous systématisez par le biais de votre plateforme le rapport direct auteur / lecteur : n’est-ce pas rompre une sorte de pacte implicite ?
C’est vrai, mais je trouve que les intermédiaires sont des censeurs conservateurs, qui défendent à tout crin leur pré carré. Ils n’ont ni imagination, ni audace. L’intermédiation dans la chaîne du livre asphyxie l’auteur et l’édition indépendante. L’auteur signe un contrat d’édition où il cède l’intégralité de ses droits patrimoniaux, ad vitam jusqu’à 70 ans après sa mort sur tous territoires ; ce contrat est parfaitement anachronique. Quant à l’édition indépendante, elle est contrainte par une chaîne du livre, majoritairement détenue au niveau de la distribution et de la diffusion, avec le jeu de l’office, par les grands groupes d’édition ; faire émerger un nouvel auteur tient de la gageure dans ce contexte.
Sans parler de la critique littéraire et des prix… Tout ceci tient d’un conformisme affligeant. Faisant sienne à l’excès de la célèbre phrase de Tancrède : « Il faut que tout change pour que rien ne change. », la grande édition pèse de tout son poids pour reconduire les mêmes politiques du livre et profiter des subventions diverses et variées dont est largement exclue l’édition indépendante, notamment en ce qui concerne la numérisation.

Avec Publishroom, je sors l’auteur de cette ornière mortifère ; c’est ma grande fierté.

Un livre à nous faire découvrir ?
Dans cette nouvelle ère qui s’annonce, du passage d’une économie de possession à une économie du partage, il est temps de lire ou relire, et ce afin de développer des alternatives à la toute puissance des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple…), « Qu’est-ce que la propriété ? » de Pierre-Joseph Proudhon.

Crédit Photo : Douar Skrill



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